Vers la fin des fonds euros ?

« Il faudra renoncer aux produits en euros ». Cette phrase choc a été prononcée récemment par Bernard Delas, vice-président de l’ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution), dans le cadre d’un entretien accordé le 10 septembre dernier à L’Argus de l’assurance. Quelques jours plus tard, c’était au tour du président de Generali France de dégainer, annonçant que les nouvelles souscriptions en fonds euro seraient conditionnées à des investissements sur unité de compte. Allons-nous donc vers la fin des fonds euro ?

Qu’est-ce qu’un fonds euro ?

Avant de répondre à cette question, commençons par un petit rappel sur ce que sont les fonds euros. Il s’agit de supports financiers gérés directement par les compagnies d’assurance, avec comme particularité une garantie en capital. Pour cela, ils sont constitués en grande partie de placements obligataires (autour de 80%), et notamment d’emprunts d’états (obligations dites ‘’souveraines’’). Le reste est constitué de liquidités, d’immobilier, d’actions et quelques produits dérivés, destinés à booster le rendement.

L’impact des taux négatifs

Mais depuis quelques années, les taux des emprunts d’états sont passés en territoire négatif. D’abord ceux de l’Allemagne, sur des durées courtes, puis ceux de la France, puis sur des durées de plus en plus longues. En juin de cette année, c’est l’OAT française à 10 ans qui est passée en taux négatif, et la baisse des taux s’est même accélérée cet été. Aujourd’hui, ce sont 70% des pays européens qui s’endettent à taux négatifs !

Si c’est une aubaine pour les budgets de ces pays (même si cela ne les incite pas à faire des économies), ça l’est beaucoup moins pour les compagnies d’assurance, et notamment leurs fonds euros.

En effet, les performances des fonds euros sont prises dans un effet de cisaille, d’une part en raison des arrivées à échéance des vieux emprunts d’états, qui rapportaient 3, 4 ou 5% et qu’il faut remplacer par des emprunts à taux négatifs, et d’autre part par les nouvelles souscriptions d’épargnants à la recherche de placements à capital garanti.

Ainsi, alors qu’en début d’année, les compagnies d’assurance annonçaient pour 2019 des taux de rendement prévisionnels des fonds euros autour de 1.6% à 1.7% en moyenne, en très léger recul par rapport à 2018, on commence, dans les milieux autorisés, comme disait Coluche, à évoquer des taux autour de 1% annuels, voire même moins. Le problème, c’est que cette baisse semble inéluctable et durable, notamment en raison d’une part du fait que les taux ne semblent pas vouloir remonter de sitôt, et d’autre part de l’importante inertie liée à la durée des emprunts d’états. Les fonds euros ont bénéficié jusqu’à présent de cette inertie, mais ils devraient en pâtir dans les années à venir.

Le poids de la réglementation Solvency II pour les assureurs

Au-delà de la baisse des rendements des fonds euros, les assureurs sont soumis à une autre conséquence néfaste des taux négatifs : une baisse de leurs fonds propres, mettant à mal le respect des critères de la réglementation Solvency II.

Sans rentrer dans le détail, cette réglementation est un cadre prudentiel qui fixe des exigences en termes de fonds propres à respecter par les compagnies d’assurance. Or du fait de la baisse des taux, les fonds euros – et leur garantie en capital à tout moment – deviennent de plus en plus couteux en termes de fonds propres réglementaires. Et cela d’autant plus que Solvency II n’a pas été pensée pour intégrer des taux négatifs.

Certaines compagnies ont d’ailleurs déjà dû procéder à une augmentation de leurs fonds propres. Il devient donc de plus en plus compliqué pour les assureurs d’offrir à la fois une garantie en capital, la liquidité de l’épargne à tout moment, et des frais de gestion et frais d’entrée réduits. Ces derniers vont donc devoir trouver des alternatives aux fonds euros.

Quel avenir pour les fonds euros ?

Si la baisse des rendements va sans doute les y aider dans les années à venir, cela ne sera toutefois sans doute pas suffisant. Certains sont d’ailleurs déjà passés à l’acte : Generali ou Allianz ont dors et déjà mis des barrières à l’entrée sur les fonds euros. « Nous imposerons entre 35 et 70% d’unités de compte aux épargnants souhaitant verser des montants significatifs sur leurs contrats », a indiqué André Renaudin, le directeur général d’AG2R La Mondiale.

Et il y a fort à parier que ce type d’initiatives se multiplient dans les mois à venir. Certains assureurs feront-ils toutefois preuve de plus d’imagination ?

Il est à noter que Primonial, qui fait partie de nos partenaires sélectionnés, a déjà mis en place depuis quelques années des fonds euros spécifiques, basés sur l’immobilier pour l’un, et sur les marchés financiers pour l’autre.

Mais une des pistes les plus probables restera de pousser les investisseurs vers les unités de compte (UC), ce mot barbare pour désigner les fonds investis sur les marchés financiers.

Vers plus d’UC et davantage de prise de risque ?

Est-ce à dire que les investisseurs vont être poussés à prendre plus de risques ? Oui et non. Et au final, cela pourrait même être plutôt leur rendre service. Explications…

S’il est clair que les UC, à la différence des fonds euros, ne sont pas garanties en capital, et donc font courir à l’investisseur, à court terme au moins, plus de risques, il ne faut pas croire non plus que « marchés financiers » veut dire investissement en actions, et donc risque maximal.

L’AMF (Autorité des Marchés Financiers) a imposé il y a quelques années la classification de tous les fonds d’investissements et autres placements financiers sur une échelle de 1 à 7.  1 correspond aux placements les moins risqués (les fonds euros ou livrets par exemple), et 7 aux placements les plus risqués. L’investissement en bourse, qui fait traditionnellement peur, correspond à un risque 6 ou 7. Ce qui veut dire qu’il existe une multitude de placements, classés en risque 2 ou 3 par exemple, qui ne font courir qu’un risque limité à l’investisseur.

Je vous vois toutefois venir… « Oui, mais quand on ne veut prendre aucun risque, comment fait-on ? »

La première des questions à se poser est « Pourquoi ne vouloir prendre aucun risque » ? Si c’est pour de l’épargne de court terme, pour se protéger des aléas du quotidien, changer le frigo ou la voiture, alors effectivement une épargne sans risque s’impose, et les livrets sont pour cela tout à fait adaptés.

Mais dès qu’il s’agit d’épargner sur un horizon d’un à deux ans, prend-on vraiment des risques à aller sur un placement classé 2 sur l’échelle de 1 à 7 ? La deuxième question à se poser est donc « Sur quelle durée et pour quel objectif je fais cet investissement ? »

C’est cette question fondamentale, et que tout investisseur devrait se poser avant d’effectuer un investissement, qui va nous guider vers les solutions les plus adaptées. Et le plus souvent, le fonds euro, même avec les performances qui étaient les siennes l’année dernière, n’est pas la meilleure solution. Reste à bien comprendre ce que l’on appelle le risque, sur lequel on a d’ailleurs trop tendance à se concentrer, alors qu’il faudrait regarder le couple rendement/risque.

Qu’est-ce que le risque ?

Tout dépend tout d’abord de ce que l’on appelle le risque. Pour la majorité des investisseurs, le risque se résume avant tout au risque de perte en capital. Alors que pour les autorités de marché, le risque est avant tout lié à la volatilité d’un placement, c’est-à-dire l’amplitude de variation des prix et des performances.

Les deux sont bien entendu liées, notamment au démarrage, mais alors que la volatilité reste globalement constante dans le temps sur un placement donné, le risque de perte en capital, qui est celui qui intéresse la majeure partie des investisseurs, diminue lui avec le temps qui passe.

En effet, si on modélise le risque par l’amplitude des oscillations de la performance d’un investissement autour d’une ligne de tendance, comme le définissent les autorités de marché, et comme illustré sur le graphique ci-dessous, on voit bien que, si dans un premier temps, les oscillations peuvent amener l’investissement à passer sous le capital initial, on voit aussi qu’au bout d’un certain temps, même dans les phases de baisse, le capital initial est préservé.

Si l’investissement se fait donc sur une durée cohérente par rapport à sa volatilité, il y a un moment où l’investisseur ne prendra plus de risque sur son capital de départ.

De plus, on a trop tendance en France à ne regarder que le risque, et délaisser la performance. Or il ne faut pas oublier que derrière un placement plus risqué (donc plus volatile), se cache aussi plus de performance.

Et quand on sait que le risque sur le capital diminue avec le temps qui passe, alors que le potentiel de performance reste lui constant, on se rend vite compte que sur la durée, nous avons tout intérêt à nous porter vers des investissements que j’allais dire plus risqués, mais que l’on devrait surtout appeler plus performants.

Conclusion

Si les taux négatifs auxquels nous sommes actuellement confrontés font donc peser un risque sur les fonds euros, qui, dans le meilleur des cas, vont voir leur performance fondre, c’est au final peut être un mal pour un bien, en poussant les investisseurs à se poser les bonnes questions, et orienter leurs investissements vers des supports plus cohérents avec leur horizon de placement.

Il faut quoiqu’il en soit bien être conscient qu’il n’y a d’une part aucune réelle alternative aux fonds euros, et d’autre part que la garantie en capital de ces derniers est toute relative, puisque si on tient compte de l’inflation, un investisseur en fonds euros perd aujourd’hui du pouvoir d’achat. A bon entendeur…

Michel DELOBEL – Gérant de portefeuille sous mandat MW Gestion et conseiller patrimonial Espace Patrimoine

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